Je suis une légende

 du 27/04/2019 au 09/06/2019

Céline Berger - Baptiste Debombourg - Sandrine Elberg - Édouard Prulhière - Jimmy Ruf

Special thanks : galerie Archiraar, galerie Patricia Dorfmann

Je suis une légende


Derrière ce titre,  c’est l’ « Être-n’étant-plus » qui se cache. L’être nappé du souvenir de son existence parmi les hommes, mais privé de cette existence, de son vécue et de ses affectes, plongé dans l’angoisse d’un néant inaccomplie. Ou pour l’interroger de manière moins Heideggerienne : Que deviendrait la vie de celui qui perd le contact le plus élémentaire avec le monde familier qu’il a toujours connu ? Perdant le monde, il perd le sens de sa propre existence. L’Être sans l’étant est une impasse.  

Ce que Heidegger ne parvient pas à résoudre, la fiction le fait.

Robert Neville s’accroche au monde comme on s’accroche à une impression fugitive devenue énigmatique. Il survit au néant par le récit réitéré de sa propre histoire qui le définit et le maintient autant qu’il l’enferme dans une mémoire devenue circulaire, peuplé des fantômes de son passé. L’être spectral révèle ses ossatures, de nouvelles contingences organiques, minérales, immuables, pris dans le temps infini des cycles astronomiques, des forces gravitationnelles et magmatiques, de la rotation des ombres et d’un monologue sourd rempli du son de sa propre voix, qui s’imposent à la vie dépouillée de son habillage culturel.   Ce moment de basculement nous intéresse au plus haut point. Il est le contra ponto de l’existence, le renversement du vol d’étourneaux, l’irruption soudaine du rival mimétique, la légende hagiographique d’une humanité qui disparait tout en ayant suffisamment conscience d’elle-même pour l’écrire.   De ce néant, Edouard Prulhière tire un chaos et du chaos un magma dont la croute éclatée laisse entrevoir la sédimentation picturale d’une nouvelle possibilité. De ses explorations à travers l’immensité inhabitable, Sandrine Elberg ramène des échantillons photographiés : voie lactée, fragments de météorites et sol lunaires, comme le présage d’un refuge impossible.  De cette solitude, Jimmy Ruf créé un Dasein immanent et immuable en symbiose avec les mégalithes de l’ile d’Arran. De ce désordre tellurique, Baptiste Debombourg érige des rochers monumentaux dont les écailles de silice évoquent la luminescence des fonds immergés, architectures minérales et froides excluant l’éphémère humain. À cette angoisse existentielle, le Die Angst, Céline Berger oppose un onirisme scintillant, contre l’effondrement du monde et pour n’en retenir que la beauté.
 
« Ils vinrent de nuit. Ils vinrent dans des voitures noires avec des projecteurs, des fusils, des haches et des pics. Ils vinrent du font de la nuit dans un grand bruit de moteur ; les faisceaux et les projecteurs surgirent à l’angle du boulevard puis embrassèrent d’un coup la rue entière, pareils à d’immenses bras blancs. 

Il comprit soudain que c’était eux qui avaient peur de lui. Il incarnait à leurs yeux le pire des fléaux qu’ils aient eu à affronter ; pire que la maladie avec laquelle ils avaient appris à vivre. C’était lui, le spectre insaisissable qui laissait pour preuve de son passage les cadavres exsangues de ceux qu’ils aimaient. Il sut ce qu’ils ressentaient à sa vue, et cette révélation effaça sa haine. À la vue de cette multitude de visages blêmes tournés vers lui, il s’avisa tout à coup qu’à leurs yeux, c’était lui le monstre.

C’est la majorité qui définit la norme, non les individus isolés. Considérant le nouveau peuple de la terre, il savait qu’il n’en faisait pas partie. »  

Richard Matheson, « Je suis une légende » extrait du dernier chapitre  

Né en 1926 dans le New Jersey, Richard Matheson devient journaliste à son retour de la Seconde Guerre mondiale, puis commence à vendre ses premières nouvelles. Son classique, Je suis une légende a été déjà adapté au cinéma. Il écrira nombre de scénarios pour Hollywood et sera l'auteur du premier film de Steven Spielberg, Duel. Si l’œuvre restera célèbre pour ses adaptations cinématographiques, elle n’en reste pas moins un sommet de la littérature d’anticipation, remarquable par la mise en scène de ce mécanisme de basculement qui, du groupe à la horde, de la norme à la marge, de la proie au prédateur (et réciproquement), de la vie à la survie, de l’existence à la post-existence, traduit si bien les inquiétudes d’un monde civilisé sur les rivages du chaos. Si la société contemporaine à cru pouvoir, par son développement technologique, son niveau d’éducation et ses roueries politiques, confiner ces phénomènes à un passé mythologique, il n’en est rien. L’effondrement ne dépendra pas du degré de développement des civilisations, mais de l’épuisement de ses populations. Il n’est pas structurel, mais ontologique et sa manifestation ressemble aux effets de certaines forces telluriques.


Céline Berger

Sans titre, huile sur toile, 2019

La peinture de Céline Berger mélange une vision poétique et désenchantée des affaires du monde. Dans la distance d’un faux calme, c’est une touche énergique, presque nerveuse, qui construit de l’intérieur la peinture. Elle croît selon un tropisme végétal autour d’une lumière scintillante qui se projette de l’intérieur vers l’extérieur de l’œuvre rendue fascinante au regard. 

Baptiste Debombourg

Rheology II, dimensions variables, verre, 2019

« Si le geste initial de Baptiste Debombourg se manifeste souvent par la destruction de matière ou d'objet, la construction d’environnements insolites à partir de ces éléments constitue l’acte central de sa pratique de sculpteur. Brisé, déchiré, démantelé, le support, auquel l’artiste accorde peu d’importance, est ensuite recomposé et ennobli au travers d’œuvres radicales et visuellement puissantes qui réinventent notre quotidien avec ironie, distanciation, et parfois violence… ».

Cécile Godefroy

Sandrine Elberg

Météorites 1, 2, 3; Milky Way; Moon Ground 1, 2 Photographies tirages jet d’encre, 2018

« Sandrine Elberg est une photographe française dont le travail est inspiré par l’imaginaire du cosmos, des planètes lointaines et silencieuses, de l’obscur intersidéral. À partir de cette fascination, l’artiste utilise les ressources de la chambre noire et des sels d’argent pour aussi proposer des images qui expérimentent les limites et l’essence de la photographie analogique. Partant d’accidents, de tests, de reconstitutions fragmentaires et texturées de mondes supposés, Sandrine Elberg propose des photographies qui activent notre capacité de projection, de rêverie et de spéculation, tout en interrogeant la réalité scientifique et technique de la photographie ». Anne-Françoise Lesuisse

Édouard Prulhière

Sans titre, acrylique sur toile, 2004

Sans titre, technique mixte 2019

« Expérimental, le travail d’Edouard Prulhière explore les conventions de la peinture, ses relations à l'espace et ses conditions de monstration, mais aussi les différentes modalités d’apparition de l’image. Dès le début des années 1990, il peint de grandes toiles sur châssis, poussant jusqu’à ses limites le vocabulaire de l’expressionnisme abstrait, privilégiant l’improvisation et l’informe, l’hybridation des gestes, des techniques et des modes d’application de la peinture sur la toile, elle-même manipulée, voire malmenée dans le processus de production ».

Sarah Ihler-Meyer

Jimmy Ruf

All things must change and remain. 2018

Kodak TRI-X Reversal 7266, film super 8mm transféré en vidéo digitale 2’45”.

Vidéo-performance prise sur le site mégalithique de pierres dressées à Machrie Moor en Écosse.  Adoptant l’immobilité des pierres antiques, dans un mouvement d’humilité et de communion avec la nature, réduisant sa présence à la plus élémentaire définition du « Être-là », l’artiste se projette dans un temps immuable, au-delà de l’Histoire et de sa propre existence.