Landschaft 

Géométrie dans le paysage 

du 21/04/2017 au 10/06/2017

Josh Berry

Fabien Boitard

Cathy Coëz 

Il est 7h, le jour encore faible, des lignes scintillantes strient le ciel. Elles semblent immuables, éternelles. Quelques vents célestes, imperceptibles - si ce n’est par ces effets - dévient lentement leurs routes qui se dissipent en d’évanescentes formes.

Cet air de DCA, tellement banal aujourd’hui, n’existait pas il y a 50 ans. Il a supplanté les cirrus, les sycomores, la voie lactée et les rêveries bucoliques.

 Au sol, des routes asphaltées décrivent d’interminables entrelacs que les chemins de fer traversent imperturbablement au rythme de l’activité humaine. En zone périurbaine, le paysage est un décor que l’on côtoie comme un travelling.

Le paysage, « landscape » en anglais, recouvre littéralement le territoire à perte de vue. Ce n’est pas surprenant pour des insulaires dont les frontières ne sont pas négociables. On retrouve cependant la même racine dans l’allemand « Landschaft » et le flamand « lantscape ». En France, région continentale et disputée, le « paysage » marque ce qui « paye ». Comme pour l’italien « paesaggio », le portugais « paisagem » et l’espagnol « paisaje », le pays est considéré selon certaines dispositions politique ou administrative qui accordent et essayent l’assiette d’imposition.  Il est un territoire comptable. S’il se confond souvent avec un circuit fluvial, c’est que les cultures ont besoin d’irrigations et de limites. Il est alors couvert d’enclosures, de bocages, de parcelles, qui sont autant de subdivision de propriétés et de pouvoirs. En temps de paix, il est exploité par le paysan. En cas de conflit, il devient le théâtre des « opérations » qui détruisent cette arithmétique, puis en établissent une nouvelle.

La représentation traditionnelle met en valeur cette parcellisation aux effets chromatiques tellement picturaux - selon les cultures et les saisons.

Il n’y a pas de lignes droites naturelles. Un trait, un alignement, une tâche sombre indiquent que la terre a été récemment travaillée - en zone frontalière c’est une menace - avertie le démineur.

Par intérêt ou par raison, l’humain impose ses formes qui contrarient l’environnement. Dans la nature, une droite ne négocie pas. Elle lutte contre les courbes topologiques, contre les fluctuations climatiques, contre la vie. Elle coupe, traverse, tranche le nœud gordien des écosystèmes. Dans la nature, la géométrie est un concept violent que le cerveau utilise comme un piège. 

La chose est ancienne, très certainement, dans l’esprit humain. Mais les moyens de sa réalisation technique à grande échelle sont indiscutablement le fait de la machine.  Au cours du XIXème siècle, l’industrie produit en quantité quasi infinie les outils et la matière de ces cloisonnements qui transforment l’environnement sauvage en fraction d’activité économique. L’architecture brise ainsi l’état d’harmonie contemplative du paysage naturaliste. Elle impose son ordre.

Une pyramide, une éolienne, un aqueduc, quel que soit le degré de perfection esthétique qu’on leur attribue, s’approprient un territoire par la rupture visuelle qu’ils provoquent. Ils sont les relais d’un pouvoir, et leur dogme ne s’adapte pas aux contingences.

L’irruption des structures géométriques dans le « Landschaft » immaculé est un paradigme d’abstraction récent. Celui-ci n’existant pas davantage qu’une pensée qui n’aurait déjà été pervertie par le calcul, nous dirons de cette représentation asymétrique qu’elle témoigne d’une rupture irréversible avec la réalité terrestre considérée comme contingence-originelle. L’homme ne sait plus davantage vivre avec la nature que la nature avec l’homme. L’alliance est rompue depuis longtemps, certes, mais cette perte n’est visible et inquiétante que depuis peu.

Un concept se superposant à lui-même perd pied, il ressemble aux phantasmes d’absolu qui bâtissent eux-mêmes les conditions de leur chute.